Victor Guilbert – Celui qui fait pousser les mini-forêts

Je reprends mes « Chroniques du monde d’après » que j’ai laissées en friche depuis juillet 2021. Mais c’est pour mieux revenir en 2022. Et puis ça fait du bien de laisser un terrain en friches, ça lui donne un petit côté punk. J’ai démarré cette rubrique à la sortie du premier confinement. On en avait tellement parlé de construire ce fameux monde d’après… Je trouvais que les solutions qui étaient mises en oeuvre l’étaient finalement pour l’instant à une échelle très individuelle. On déménageait à la campagne pour se reconnecter à la nature, on changeait de travail ou bien carrément de vie pour retrouver un sens que l’on avait perdu. Mais au niveau collectif, que faire ? Comment s’attaquer à un système tout entier, comment faire bouger les entreprises, la société, la politique ? J’ai réalisé qu’en observant autour de soi avec attention, des expériences sont menées par des citoyens, habitants, salariés, entrepreneurs engagés et qu’elles font leurs preuves ! C’est ainsi que j’ai eu envie de mettre un coup de projecteur sur ces actions pour en tirer toute l’inspiration et en décliner les enseignements dans nos différents écosystèmes.

Voici ce que j’ai exploré à ce jour : 

  1. La permaculture comme solution pour construire une nouvelle société reconnectée au vivant ;  
  2. Le collectif citoyen comme élément fertilisant de l’empowerment de l’individu et revitalisant de la politique d’une commune ; 
  3. Le système de pilotage d’un nouveau genre comme élément d’engagement de l’entreprise vers la responsabilité sociétale ;
  4. La finance responsable comme élément régénérant d’un territoire ;
  5. L’Economie Sociale et solidaire (ESS) comme une réalité (et non un concept de doux rêveurs utopistes) qui crée des emplois durables et a un rôle à jouer dans la transition vers de nouveaux modèles économiques. 

Aujourd’hui, je vous propose le portrait de Victor Guilbert qui plante des mini-forêts pour un maxi bénéfice pour un écosystème. Les réseaux sociaux créent de belles connexions. J’ai connu Victor par un post LinkedIn qui présentait sa toute nouvelle activité. J’ai été attirée par l’énergie de ce jeune entrepreneur encore étudiant qui décide tout simplement d’y aller et de tester son idée sans trop se poser de questions, qui décide de se lancer parce qu’il a l’intuition que c’est le bon moment pour lui. 

Je rencontre Victor en fin d’année 2021, juste après ses partiels et avant de rentrer chez lui dans l’Oise pour Noël. Cette rencontre dévoile la naissance d’un entrepreneur avec toute sa spontanéité de l’envie de concrétiser son idée, son questionnement face à la réalité de l’entrepreneuriat et des choix de vie que cela implique, son souhait de contribuer à un environnement durable et respirable. 

Une envie de contribuer à un meilleur environnement

Victor a 23 ans. Originaire de Compiègne, il vit à Lille de puis 5 ans. Il a d’abord suivi une classe préparatoire biologie avant d’intégrer l’ITEEM, un double cursus école d’ingénieur / école de commerce proposé par Centrale Lille et SKEMA BS, dont la vocation est d’encourager les étudiants à entreprendre. « Cette prépa m’a fait mûrir. Elle me sert beaucoup aujourd’hui. J’ai grandi dans la forêt. Je l’ai beaucoup sillonnée en course à pied. J’ai toujours eu un tas d’idées, je les consigne dans l’application Notes de mon téléphone. Ça m’anime, ça me porte, mais je n’avais encore jamais rien mis en oeuvre. Là c’est différent. » Guidé par sa curiosité et son envie de contribuer à un meilleur environnement pour les hommes, Victor se lance dans l’aventure entrepreneuriale avec Coup de Pousses, un projet qui vise à implanter des mini-forêts urbaines. Il veut aussi montrer qu’agir pour l’environnement n’est pas forcément synonyme de décroissance et peut créer de l’emploi.

Victor Guilbert – Coup de pousses

L’événement déclencheur : le hasard d’un stage pas vraiment prévu

En 2020, Victor a le projet de partir en stage à Cap Town, mais la crise sanitaire en décide autrement. Il embarque donc pour une plateforme logistique à Nancy. C’est là qu’il découvre qu’une mini-forêt est implantée aux abords. Victor est curieux, il s’informe et se passionne pour ce sujet. Il voit spontanément des choses à améliorer. De retour à Lille, il tient son idée de projet entrepreneurial. «  De janvier à mars 2021, j’ai travaillé sur le concept et le site internet. Seuls mon père et mon amie qui m’a aidé à trouver le nom savaient sur quoi je travaillais. J’ai organisé un crowdfunding avec des mini-sapins pour contreparties afin de financer le démarrage. Et j’ai lancé Coup de Pousses le 6 juin, le jour de la journée mondiale de l’environnement. » 

Un premier projet dans la ville où Victor a grandi

En allant à la boulangerie dans sa ville natale de Margny-lès-Compiègne, Victor repère l’affiche du budget participatif de la ville. Parmi les idées proposées par les citoyens figure le projet de planter une mini-forêt Miyawaki. « Cela m’a étonné, relève Victor, car à l’époque on n’en parlait pas trop. J’apprends plus tard que c’est le projet de mini-forêt qui remporte les suffrages des citoyens. Je me dis que c’est l’occasion ou jamais. J’obtiens un rendez-vous auprès des services techniques très étonnés de me voir arriver si vite avec un projet de mini-forêt. Ils décident de me faire confiance. Je reconnais que j’ai eu énormément de chance. Le plus dur, c’est de décrocher ses premiers contrats ! » Victor se trouve propulsé à la tête d’un projet d’implantation d’une forêt de 420 m2, soit 1260 arbres, qu’il compte bien utiliser aussi comme un moyen de sensibilisation et d’information. 

Très rapidement, les écoles de la ville sont intégrées dans le projet de mini-forêt. Une école primaire avec des classes de CP, CE2 et CM1 et un collège avec une classe de 5ème option développement durable participent à l’aventure. Victor conçoit un dispositif composé d’une heure d’atelier en classe et d’une autre heure de plantation. « J’ai particulièrement aimé travailler avec les CP, ils s’émerveillent de tout, ils sont curieux et partants pour tout. En plus, j’étais dans mon école primaire, avec mon institutrice de CP ! C’était émouvant. Et j’ai aussi été très surpris que certains enfants dès le CP me parlent de CO2, ils en avaient déjà entendu parlé. » Dans ses ateliers, Victor explique d’abord les trois raisons principales pour lesquelles on plante des arbres : 1/ procurer un refuge pour la biodiversité, 2/ capter le CO2 des véhicules, 3/ faire baisser la température en ville, l’augmentation de la température étant une conséquence du réchauffement climatique. Victor a même fabriqué son propre mémory à partir d’images d’arbres et d’animaux pour échanger avec les enfants. Victor s’est aussi souvenu qu’il adorait rapporter à la maison quelque chose qu’il avait fabriqué à l’école. Il propose donc aux enfants de rapporter une pousse d’arbre chez eux, de la planter avec leurs parents, convertissant cette activité en occasion de partage et d’échange entre enfants et parents, pour donner, pourquoi pas, l’envie de planter encore plus d’arbres. Pour les 5èmes, Victor s’est souvenu combien il est ennuyeux à cet âge d’écouter quelqu’un parler pendant des heures. Après une courte présentation, il a donc imaginé pour eux un quizz géant par équipe. 

Un deuxième projet près de Boulogne-sur-Mer

En 6 mois, Victor aura travaillé sur deux projets de mini-forêt. Le second se situe sur la commune de Saint Martin-les-Boulogne. Il s’agit de transformer un espace vert partagé par différentes entreprises en espace durable avec l’implantation d’une mini-forêt, de panneaux solaires et la réalisation d’un espace de convivialité. « Ici, je vais travailler avec des adultes, faire de la formation et de la sensibilisation. Je vais aussi avoir l’occasion de rencontrer le maire de la commune et son adjoint à l’écologie. » 

Une mini-forêt pour un maxi bénéfice 

Il est reconnu que les forêts sont un maillon essentiel de la chaîne de la vie sur Terre. Elles captent le CO2, fournissent des habitats à une multitude d’animaux, produisent du bois, de l’eau, de l’oxygène et des plantes que nous utilisons pour notre propre consommation et protègent les sols de l’érosion. Planter des arbres apparaît comme une solution efficace pour lutter contre le réchauffement climatique, et planter des mini-forêts urbaines comme une action positive très concrète facile à mettre en oeuvre. En ville, les arbres permettent de procurer un refuge pour les petits animaux, produire de l’ombre pour faire baisser la température et capter une partie du CO2 des véhicules.

Cette méthode de reforestation nous vient du Japon. Le docteur Akira Miyawaki est un botaniste, expert en écologie végétale et spécialiste des forêts. Au début des années 70, après différents échecs de reboisement, la Nippon Steel s’intéresse aux expériences du docteur Miyawaki pour végétaliser les abords d’une de ses usines d’acier. Il identifie et plante les essences endémiques du site. Le secret et le succès de la méthode de la mini-forêt Miyawaki réside dans le fait d’identifier et sélectionner des essences locales diversifiées, de ne pas chercher à implanter des essences nouvelles, de planter densément. Ainsi, il est possible de restaurer rapidement un écosystème de forêt centenaire et d’avoir une forêt bien plus résiliente en cas de sécheresse ou d’attaque de parasite : la diversité des essences fait que tous les arbres ne sont pas touchés.

Comment passer à l’action 

Trouver le lieu

Enrichir le sol avec du compost produit localement, du bois, des feuilles mortes pour recréer un sol forestier

Planter densément : 3 arbres par m2 

Pailler le sol pour le protéger et limiter l’évaporation

Surveiller les arbres qui poussent, les protéger avec un tuteur

Et ne pas oublier d’arroser ! 

La forêt devient autonome au bout de 3 ans.

Et ça peut vraiment marcher. Victor nous explique : « 100m2 de mini-forêt permettent de capter 4 tonnes de CO2 par an, ce qui correspond à l’émission d’un Suédois, (un Français émettant 11 tonnes de CO2 par an). On aura bien sûr du mal à compenser les émissions de CO2 des Français rien qu’en plantant des mini-forêts, mais c’est une action assez significative pour être prise en compte et qui ne doit pas s’envisager seule. Elle doit faire partie d’un dispositif général qui vise à diminuer les émissions de CO2 en ville. Les villes devraient vraiment penser à planter des arbres plutôt qu’à tondre des espaces verts : ça détruit la biodiversité et en plus ça utilise de l’énergie. » 

Entrepreneur spontané

Pour Victor, devenir entrepreneur est très simple. Et la seule question qui reste importante est : est-ce que j’ai envie de le faire ? « J’ai toujours eu envie d’entreprendre. Je me souviens d’un cours que nous avons eu à l’ITEEM dans lequel on nous a expliqué que pour notre projet, nous avions à notre disposition des ressources comme celles que l’on trouve dans son réfrigérateur pour faire à manger. On ouvre le réfrigérateur et on fait avec ce que l’on a. Pour entreprendre, c’est pareil. On regarde à l’intérieur et autour de soi et on fait avec ce que l’on a. » 

Victor dresse son propre constat. Il est passionné par la biodiversité, il aime travailler en extérieur, le développement durable est un domaine qui fait sens pour lui et il n’a pas peur d’utiliser son réseau. De plus, son projet s’inscrit dans l’air du temps. Pour relever le défi climatique, la région des Hauts de France a voté un plan arbres : une enveloppe de 2 millions d’euros pour 1 million d’arbres plantés. Ce plan subventionne à 90% les projets de reforestation des communes, ce qui rend donc très attractif les projets tels que ceux présentés par Victor. C’est aussi pour la commune qui décide de s’y engager une occasion de mettre en place des actions pédagogiques et de sensibilisation aux effets du réchauffement climatique auprès de ses différents publics de citoyens.

La graine de son idée de projet d’activité autour de la mini-forêt est plantée, elle ne demande qu’à germer. « Je me suis dit, c’est maintenant, je suis étudiant, je n’ai rien à perdre, je suis là pour tenter et expérimenter, j’ai juste besoin d’un site internet. Aujourd’hui, je me dis parfois que j’aurais pu faire plus, contacter telle ou telle structure, mais je me ravise. J’ai mes cours, mes partiels, et je ne peux pas en vouloir toujours plus. »

Le difficile choix de devenir un entrepreneur

Développer une entreprise seul, c’est être un peu partout à la fois et ne pas toujours faire ce que l’on aime. Victor est heureux lorsqu’il est en action, qu’il plante des arbres, qu’il transmet son savoir et sa passion. Cependant, il réalise qu’il passe beaucoup de temps sur les aspects administratifs, comptables, à négocier, téléphoner, envoyer des mails, en rendez-vous. Alors Victor va se donner du temps et aller vivre d’autres aventures. « J’aurais pu faire mon stage de cinquième année avec Coup de Pousses, explique Victor. Mais j’ai décidé de le faire dans une grande entreprise pour enrichir mon expérience professionnelle. » Grâce à Coup de Pousses, Victor a décroché un stage chez Louis Vuitton dans la green supply chain avec pour enjeu de réduire les émissions carbone de la chaîne logistique. En parallèle de ces 6 mois de stage de février à août 2022, Victor prévoit de continuer de prendre des contacts pour Coup de Pousses afin d’avoir plusieurs projets à l’automne 2022, la bonne saison pour planter des arbres.

Même si Victor a décidé de goûter à la grande entreprise pour son stage de fin d’études, dans 5 ans, il s’imagine quand même en entrepreneur. « Je me vois à la tête d’une entreprise de reforestation urbaine dans laquelle je serai épanoui. J’aurai plusieurs collaborateurs. Nous travaillerons pour des collectivités et aménagerons des espaces conviviaux de promenade, de jeux pour les enfants et de sport. Mon rêve, c’est de créer des espaces urbains de vie, bons pour l’environnement et les habitants. Nous planterons tous ensemble. Je réfléchirai aussi à développer les façades et les murs végétalisés. »

Dans quelle lettre de beCRAZY! se retrouve Victor ?

«  Le C de curieux, sans hésiter. Curieux me représente depuis que je suis petit. J’ai envie de tout découvrir. Je fais du bricolage, je construis un tas de trucs, j’ai toujours fait plein de sports différents. Je n’ai pas vraiment de passion car tout m’intéresse, j’ai envie de tout découvrir tout le temps. Dès que je me pose une question, je vais chercher la réponse sur internet. La curiosité est l’une des plus belles choses de la vie que l’on peut assouvir au moyen de la technologie. »

Et si on s’inspirait de la spontanéité de Victor pour entreprendre ?

2 commentaires sur “Victor Guilbert – Celui qui fait pousser les mini-forêts

  1. Merci Sophie ce beau portrait, personnel, intime et vivant, vivifiant ! J’ai apprécié accompagner Victor dans son projet et le confronter à ses clients dans des pitchs et échanges sur le terrain. Construire un modèle qui marche, c’est une très belle aventure humaine, d’autant plus noble quand elle trouve son sens et sa direction au service d’un plus grand enjeu qui le dépasse.

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