Anne Locmant, artiste plasticienne recycleuse : sublimer le rebut pour en révéler toute sa valeur

Sur le chemin de mon exploration de la transition, j’ai voulu me pencher sur le rôle de l’art dans la contribution à un monde respectueux du vivant. C’est que je suis en plein bain artistique depuis fin 2023. 1/ Cela fait quelques mois que j’expose mes travaux photographiques dans la galerie auto-gérée Ceci n’est pas une piscine et je suis résidente au sein du collectif artistique Encyclies à Roubaix. 2/ Je me suis plongée dans ce livre que je vous recommande « L’artiste et le vivant » de Valérie Belmokhtar aux éditions Pyramyd. Une véritable respiration ! 3/ Et à force de travailler avec l’artiste plasticienne recycleuse Anne Locmant qui a co-fondé la galerie Ceci n’est pas une piscine, j’ai trouvé qu’elle illustrait parfaitement le propos de ce livre. 

Je vous propose donc le portrait de cette artiste qui a décidé de remettre le vivant au coeur de sa pratique. Comment agit-elle pour un art respectueux du vivant ?

  • En préservant les ressources : Anne fabrique sa matière première, le papier, à partir de papier et tissus usagés.
  • En créant des liens au sein de la cité : Anne porte des projets inclusifs qui mêlent les publics de sa ville de Roubaix en pleine résilience.
  • En étant engagée : Anne a cofondé et copilote de la galerie Ceci n’est pas une piscine à Roubaix, une démarche en circuit-court et ancrée dans son territoire.
  • En rêvant un nouveau monde : pour Anne, nous avons les moyens d’agir sur notre vie et donc sur le monde.

L’atelier d’Anne se situe au fond de la galerie qu’elle a co-créée et qu’elle anime avec d’autres artistes. Je me laisse guider par les bruissements de papier et son joyeux « Bonjour ! » qui vole jusqu’à moi lancé. Je la trouve assise derrière sa grande table de travail en verre, souriante, en train de déchirer. Elle est entourée de ses oeuvres de papier, feuilles enroulées ou alignées bien serrées pour combler des vides, lampes-fleurs aux pétales de papier froissés qui à chaque passage s’agitent comme les coquelicots frissonnent au vent. Un incroyable colorama de feuilles de papier s’aligne derrière Anne, comme un cocon douillet dans lequel on se sent en sécurité. 

Anne est rayonnante, comme ses oeuvres de papier. Sa voix est puissante, son rire éclate, elle est déterminée à vous faire passer un bon moment. Anne vous accueille tel que vous êtes, elle s’intéresse sincèrement à vous, elle est là, dans l’instant, présente à vous et pour vous. Anne a envie de faire rayonner toute personne qui croise son chemin, de la faire grandir pour lui donner envie d’aller plus loin, de relier les êtres pour se mettre en route ensemble et construire un monde résilient.

Anne est artiste plasticienne recycleuse et psy, deux pratiques qui font d’elle un tout indissociable. 

Anne Locmant - « J’ai consacré beaucoup de temps à mes enfants qui occupent une grande place dans ma vie. C’est aussi pour cela que j’ai choisi le métier d’enseignante. Et puis j’ai fait un burn out. Cela a bouleversé ma vie. J’ai consacré les années d’arrêt de travail à me former pour réaliser mon rêve, devenir psy. C’est un métier que j’ai toujours voulu exercer, mais qui n’était pas du tout du goût de mon père. Alors j’ai fait un BTS d’électronique et armée de mon BAC+2, j’ai passé les concours de l’enseignement. 

Aujourd’hui j’ai quitté l’Education Nationale. Cela fait 10 ans que je suis psy. J’ai une pratique artistique depuis plus de 20 ans qui s’est renforcée au moment de la naissance de mon deuxième enfant et affirmée grâce à la gestalt thérapie. Depuis le mois de juin 2023, j’ai osé lancer des cours d’art thérapie, ce qui me permet d’allier mes deux moteurs de vie, la thérapie et l’art. » 

Anne a un besoin vital de créer, il ne tarit jamais. Anne travaille uniquement avec des matériaux naturels tels que le bois, le papier, le métal, la porcelaine qu’elle a récemment découverte, et destinés à la benne. Pour elle, dans la vie, rien ne se crée, rien ne se perd, tout peut se transformer en beau. Faire du beau avec du moche, du mauvais, du méprisable.

Anne Locmant - « J’ai commencé à utiliser des matériaux destinés à la poubelle d’abord par la force des choses. En effet, à mes débuts, j’avais très peu de moyens à consacrer à ma pratique artistique. Aujourd’hui, je les utilise encore plus en conscience, c’est ma contrainte créative. La dimension sobriété, faire avec ce que l’on a, est aussi très présente dans l’utilisation de ces matériaux. Et enfin, leur destination, la poubelle, la décharge, le rebut… Je sublime ces matériaux pour leur donner de la valeur. 

J’ai longtemps travaillé en thérapie un rêve qui revenait souvent : je sortais d’une benne à ordure à l’arrière d’un cimetière. Mon travail artistique parle de transcendance et de résilience : d’où que l’on vienne et même si l’on vient d’une « poubelle », à force de travail, avec de la volonté et de l’énergie, il est possible de vivre un beau destin. Jean-Paul Sartre a dit : « l’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. » En grandissant et jusqu’à notre mort, nous avons les moyens d’agir sur notre vie. C’est cette entreprise de révélation sur le temps long que mon travail questionne. »

Vous avez déjà déchiré du papier certainement d’énervement, de colère, de chagrin, mais avez-vous déjà déchiré du papier en conscience ? Avez-vous déjà écouté le bruit du papier se déchirer… Craaaaaatch, scraaaaaatch… C’est un bruit tout doux. Lorsqu’Anne déchire, c’est longuement et non brusquement ou sèchement. Elle déchire comme elle respire. Elle vous parle, elle prend dans son tas de papier récupérés une petite bande. Et puis méthodiquement, elle la transforme en petits bouts qu’elle dépose ensuite dans un grand bocal. Elle déchire toujours par couleur. Aujourd’hui c’est du blanc. C’est joli tous ces petits morceaux amoncelés, couche par couche dans ce grand bocal, ils semblent si légers. Quand Anne déchire du papier on sent qu’il se passe quelque chose de sensoriel.

Elle m’explique comment on fabrique du papier. Et vous, le saviez-vous ? Je ne m’étais jamais vraiment posé la question. J’imaginais une vague mélasse qu’on appelle pâte à papier et puis pouf, après ça devient des feuilles de papier. Mais bon, de là à savoir ce qu’il se passe entre deux. Eh bien maintenant, je sais ! En Europe, pendant mille ans, on a fabriqué du papier à partir de chiffons. L’imprimerie est arrivée, le besoin en papier a subitement explosé. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à utiliser le bois. Donc d’abord on réduit notre papier ou nos chiffons en tous petits morceaux ou bouts de fils. Ensuite on les fait tremper dans de l’eau. Longtemps. Et ça ne sent pas très bon. Puis on plonge un mixeur pour obtenir une pâte. Après, vient l’étape du tamisage : on dépose de la pâte dans un tamis pour ne conserver que la pulpe, on détire afin de répartir la pulpe dans tout le tamis. Anne couche ensuite chaque feuille sur un feutre pour sécher. Elle fabrique ainsi un mille-feuilles de papier et de feutre puis l’écrase à la presse. La couleur obtenue est celle du papier ou du tissu d’origine, Anne ne rajoute aucun colorant.

Anne Locmant - « C’est le papier qui est venu à moi. Lorsque j’étais institutrice, j’étais Madame Art Plastiques. Dans l’école où je travaillais, il y avait une CLIS, une classe allégée pour des enfants qui ont des troubles de l’apprentissage (Classe pour l’Inclusion Scolaire - Les CLIS sont devenues en 2015 les ULIS, Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire). Cette classe était animée par un enseignant qui avait eu l’idée de mettre en place un projet autour du papier. Il m’a proposé d’apprendre à faire du papier avec les enfants. A la fin de l’année, la classe m’a offert tout le matériel pour faire du papier. Ça fait 25 ans que je fais du papier grâce à eux. Je viens de transmettre à mon tour ce matériel et la technique de fabrication à une personne qui souhaite animer des ateliers autour du papier. 

J’aime le papier pour plusieurs raisons. Tout d’abord pour sa simplicité. C’est une ressource accessible et abondante dont la fabrication ne nécessite pas de matériel technique. On peut en faire dans sa cuisine. Ensuite pour les émotions que me procure sa fabrication. Fabriquer du papier est une expérience que mon corps vit : il déchire, réduit en petits morceaux, détire. Sous mes mains, la matière se transforme couche après couche en une autre réalité. Puis pour son caractère circulaire - pour fabriquer du papier tout existe déjà, que ce soit du papier ou du textile,  et en très grande quantité - et durable, car le papier est un matériau qui semble fragile mais qui en réalité est très résistant. Aujourd’hui, je reçois comme des cadeaux tous les dons de papier ou de textile qui me sont faits. C’est mon trésor. Enfin, je l’aime pour ses imperfections. Lorsqu’à l’étape finale de la fabrication je colle mes petites bandes les unes aux autres pour obtenir un bas-relief, il peut y avoir des imperfections et des accidents. Tous ces accidents vont refléter la lumière de manière différente, c’est cela qui va donner sa force, son caractère et son unicité à la création.

Lorsque je travaille le papier, je dis au monde qu’à partir d’un matériau destiné à la benne à ordures, une oeuvre artistique peut naître et que les imperfections créent de la beauté. En tapissant de papier les vides des contenants que je récupère, je remplis les vides et les manques laissés en nous pour mieux nous faire rayonner au moment d’emprunter notre propre chemin. » 

Il y a dans l’atelier d’Anne des trésors de livres, des livres d’art en exemplaire unique. Chaque livre rassemble des mots pour penser et panser les maux. Ils racontent des jours meilleurs, des jours de tempête, des jours de traversée du désert, des jours en forêt, pour vous reconnecter à vos émotions, vos sensations et votre coeur.

Anne Locmant me parle d’abord de son travail autour de la calligraphie : « Je recycle les pages de vieux livres pour réaliser des oeuvres en calligraphie. Cette pratique a surgi à l’occasion d’un travail sur le transgénérationnel. Nous ne connaissons pas les histoires de nos ancêtres mais elles ont marqué notre inconscient et nous façonnent. Nous écrivons notre propre histoire sur celle de nos ancêtres sans avoir vraiment d’information sur ce qu’ils ont vécu. Lorsque je calligraphie sur des pages de livres ou je fabrique un papier à partir de pages de livres et que certains mots restent apparents de-ci de-là sans vraiment de sens, cela me ramène à la réalité transgénérationnelle. Le destin et la vie de nos ancêtres sont inscrits quelque part en nous et influencent notre vie contemporaine. En utilisant ces vieux papiers qui ont eu leur propre vie, j’honore et mets en lumière nos ancêtres. »

Anne me présente ensuite ses livres d’art : 

« Je glane des bribes de phrases, des citations, des vers de poésie, des mots de publicité depuis que j’ai 15 ans. Je les consigne dans des cahiers. J’assemble les mots pour envoyer un message au monde, donner de l’espoir aux gens, leur transmettre la force d’avancer. Quelle que soit la situation, il est possible d’en retirer du positif. Mes livres enrichissent le monde, comme un terreau serait fertilisé, enrichissent les personnes pour leur redonner du pouvoir sur leur vie. » 

Anne est une femme d’action et de projets. Elle aime construire avec les autres pour créer du lien. C’est dans cet esprit qu’elle a imaginé et ouvert la galerie Ceci n’est pas une Piscine dans le même endroit que son atelier, pour allier création et ouverture au monde. La galerie est un lieu de rencontres et d’émergence de nouveaux projets. Elle rassemble des artistes qui vont et viennent chaque semestre et participent à la vie de la galerie, car Ceci n’est pas une Piscine est un espace collectif mû par l’engagement de chacun. Anne n’aurait jamais envisagé de mener ce projet de galerie seule. Elle croit fermement qu’à plusieurs on est plus forts et on crée plus de liens. Ce n’est pas par hasard si la galerie se trouve à Roubaix. Comme Anne, Roubaix est une ville résiliente. Cette ville où s’est développée l’industrie textile s’est effondrée après un siècle de fastes et de richesses. Aujourd’hui Roubaix se reconstruit et se remet en route pour de nouveau rayonner.

Anne Locmant - «  Je suis heureuse d’avoir réussi à me transformer pour devenir qui je suis. Des gens importants ont jalonné mon parcours, la société m’a aidée, j’ai envie de leur redonner à tous ce qu’ils m’ont offert, de les remercier d’avoir contribué à me permettre d’accéder au bonheur. J’ai envie de faire rayonner toute cette gratitude, parce qu’être heureuse toute seule, ça ne sert pas à grand chose.

J’ai toujours des rêves, j’ai toujours envie de faire rayonner encore plus mon travail. Je suis en train de questionner la complétude, comment l’on s’arrache de morceaux de soi qui ne nous conviennent plus pour compléter avec des morceaux qui nous conviennent mieux et devenir vraiment soi. Je suis en quête d’objets qui m’inspirent pour les compléter et les rendre beaux.» 

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