Rencontre avec Véronique Péterlé qui nous emmène en voyage sur son chemin de transition. Elle chemine depuis plus de dix ans. Aujourd’hui elle agit pour la transition vers un monde respectueux du vivant dans tous les domaines de sa vie. Nous verrons que tout commence avec un processus de transition intérieure. Véronique ne cache pas ses doutes et difficultés, car il s’agit de modifier voire déconstruire les manières de vivre qui nous ont été transmises par notre éducation et diffusées par l’environnement dans le quel nous vivons. Alors comment une famille de quatre personnes décide d’enclencher sa transition ? D’où vient l’étincelle ? Qui donne l’impulsion et diffuse l’élan ? C’est un chemin chaotique avec des nids de poule, des détours qui font admirer le paysage et rencontrer d’autres explorateurs, des raccourcis pour gagner un temps précieux, des surprises comme des oeufs de Pâques cachés dans les ornières. C’est surtout un chemin qui procure allègement, espérance et réalisation de soi.
Depuis le temps que j’arpente les chemins de la transition, je me rends compte que tout commence par une transition intérieure suite à une prise de conscience sur un sujet à fort impact émotionnel ou qui touche les valeurs profondes de celle ou celui qui a cette prise de conscience. Et tant que cette transition intérieure n’est pas opérée, puis mise en pratique par une transformation de ses agissements personnels et quotidiens, la mise en marche pour agir sur la transition plus globale du monde ne peut s’enclencher.
J’ai rencontré Véronique à ce moment de transition intérieure. Je m’étais inscrite à une série d’ateliers qui promettaient un voyage vers le bonheur d’être soi. J’ai souvent été en binôme avec elle et j’avoue que je riais bien avec cette femme aux boucles rebelles et aux yeux rieurs. J’étais admirative devant son audace, sa capacité à lâcher-prise. Elle était déjà loin devant moi : actions de développement personnel, engagement dans un collectif citoyen, engagement dans un collectif autour de l’éducation, permaculture… C’était en 2016.
Presque dix ans plus tard, Véronique a continué d’avancer. Après une vingtaine d’année de salariat, elle a sauté le pas de l’entrepreneuriat se créant un espace de liberté d’action et de pensée pour tous les sujets qui la préoccupent. Elle a déménagé dans la Drôme pour se reconnecter à une nature qu’elle affectionne et est en train d’intégrer un habitat collectif.
Comment tourne le monde en ce moment, Véronique ?
Véronique Péterlé - A des vitesses très différentes. J’ai l’impression que plusieurs mondes co-existent en parallèle. L’un est celui de la croissance infinie, un autre est celui des guerres et de la peur de l’autre, et puis il y a ce monde dans lequel je vis déjà un peu. Un monde d’humilité, de connexion des uns aux autres, de relations, de paix, de fraternité et de sororité. Tous ces mondes co-existent dans un joyeux chaos.
Ce n’est pas le monde des bisounours ce monde dans lequel tu vis ?
VP - Je ne le crois pas. Il y a des personnes qui pensent et agissent pour faire advenir ce monde. Par exemple, des dirigeants imaginent comment faire économie autrement. Chez Happy & Cie, nous réfléchissons à la rémunération libre et consciente pour être dans une juste répartition du donner et du recevoir. J’ai récemment rencontré Timothée Parrique qui a publié Ralentir ou périr ; l’économie de la décroissance (Seuil - 2022). Tout ce qu’il dit est empli de bon sens. Le terme de bisounours est le terme qui ostracise ceux qui pensent ainsi.
Quelles sont tes activités aujourd’hui ?
VP - J’accompagne les équipes dans des entreprises, associations, collectifs d’habitants… pour remettre le vivant au coeur de l’organisation. Mieux se connaître et mieux connaître les autres pour mieux fonctionner ensemble et réussir à conjuguer qualité de vie au travail et RSE. Concrètement, avec Happy & Cie nous organisons des séminaires de cohésion équipe dans lesquels nous convoquons intelligence émotionnelle et relationnelle et animons des ateliers ludiques de sensibilisation aux enjeux environnementaux.
L’enjeu est de prendre conscience que nous faisons partie d’un tout et tant que nous n’aurons pas conscience de ce tout, nous prendrons des décisions qui iront à l’encontre de la vie sur la planète. Nous assumons ce parti pris chez Happy & Cie. Pour prendre conscience du défi environnemental, il est urgent de nous reconnecter à notre nature profonde par les émotions et la réintroduction de la nature dans les organisations. Par exemple, chez Happy & Cie, nous faisons dans la nature tout ce qui ne nécessite pas d’être derrière un bureau. Nous aimons la nature en vacances et le week-end, pourquoi ne pas l’aimer tout le temps ?
Je suis aussi guide de voyage en 2030 Glorieuses et animatrice d’ateliers 2 tonnes.
Revenons sur le chemin qui t’as amenée à cette transition de vie pro et perso. Quel est ton parcours ? Est-qu’il y a eu un événement déclencheur ?
VP - Il s’agit plutôt d’une multitude de faisceaux qui se sont mis à converger. Je ressentais que beaucoup de choses ne me correspondaient plus dans la vie que je menais, que je perdais du sens au travail.
J’ai eu un début de parcours de vie pro tout à fait classique. Après un bac scientifique, j’ai opté pour une formation universitaire en économétrie. On me recommandait de faire une école de commerce mais cet esprit compétitif ne me convenait pas. Forte de mon master, j’ai d’abord travaillé pour un institut de sondage puis j’ai rejoint les études marketing chez Auchan. J’y ai passé seize belles années dans cette entreprise. J’y ai aimé mon travail, mes collègues. Mais il est arrivé un moment où j’ai pris conscience de l’état de notre monde. J’ai ressenti de fortes dissonances entre mon travail et mes valeurs. J’ai décidé de changer le système de l’intérieur, de colmater les brèches en entreprenant des actions de développement personnel, développant mon intelligence émotionnelle, en me formant à l’intelligence collective. Et puis au bout de cinq j’ai quitté l’entreprise.
J’ai découvert CoFactory à Marcq-en-Baroeul, un coworking qui n’existe plus, mais très novateur sur les notions de collectif et collaboration. Je me suis interrogée sur le système éducatif devant les difficultés rencontrées par mon fils Eliottt. Je suis partie en formation au centre agroécologique des Amanins dans la Drôme. J’y ai réalisé que mes rêves les plus fous étaient là-bas bien réels. C’est un centre agroécologique où l’école basée sur la coopération, la ferme d’élevage, le maraîchage en permaculture sont à visée pédagogique pour les élèves et stagiaires qui viennent en formation. Ce site tend vers l’autonomie alimentaire (pour les repas des élèves et stagiaires) et l’autonomie énergétique. Les relations étaient basées sur les principes de la communication non violente. Dans les villages aux alentours même la démocratie était revisité dans les cafés citoyens et les tiers-lieux. Tout cela n’existait pas dans l’agglomération lilloise au début des années 2010.
Enfin, le film Demain a agi comme le choc qui m’a décidée à me mettre en marche.
Continuons d’avancer sur le chemin de ta transition. Nous allons à présent explorer les différents domaines de ta vie dans lesquels tu as opéré une transition. Explique-nous comment tu as retrouvé du sens dans ta vie par l’alimentation.
VP - C’est arrivé par Les Tisseurs d’Oz (Cf. L’article écrit dans becrazy en octobre 2020). Après avoir visionné le film Demain, avec plusieurs amis de la ville de Lezennes où j’habitais alors, nous nous sommes demandés comment agir à notre échelle. Nous avons créé Les Tisseurs d’Oz, collectif citoyen pour oeuvrer à un mieux vivre-ensemble. Agir avec Les tisseurs d’Oz nous a donné l’élan parce qu’on ne peut pas faire la transition tout seul dans son coin. Et l’un des domaines dans lequel nous pouvions avoir rapidement de l’impact était celui de l’alimentation.
Nous avons donc commencé par participer à différents défis sur la transition dont le défi « Famille zéro déchet ». C’est ce qui m’a fait commencer à acheter en vrac. Cette transition vers le vrac a été compliquée car cela impliquait de changer nos manières de faire les courses et de cuisiner. Je me souviens que c’est à ce moment-là qu’Eliottt nous a annoncé du haut de ses 11 ans qu’il devenait végétarien pour des raisons de bien-être animal. Ça nous a littéralement boostés et parfois mis une sacrée pression, surtout lorsqu’il nous regardait horrifié revenir des courses avec tous nos emballages plastiques.
Aujourd’hui, l’alimentation reste un domaine dans lequel il y a beaucoup à lâcher. Chez nous, la cuisine est une vraie tradition familiale. Les recettes se transmettent de génération en génération et sont souvent à base de viande mijotée. De mon côté, j’essaie de ne pas être radicale. J’ai plaisir à manger une viande issue d’un animal élevé dans une petite exploitation locale et non pas d’un élevage intensif.
Abordons à présent le sujet sacré de l’éducation : pas simple de faire le choix d’un système alternatif.
VP - J’étais engagée dans le collectif du Printemps de l’Education pour promouvoir des approches éducatives alternatives. C’est ainsi que j’ai découvert la pédagogie Freinet basée sur la coopération, l’expérimentation, la responsabilisation pour l’émancipation de l’enfant. Notre fils était en difficulté scolaire. Nous avons décidé avec son accord de l’inscrire dans une école qui appliquait cette pédagogie. Il a choisi de continuer son apprentissage dans un lycée démocratique. En tant que parent, c’est un sacré exercice de lâcher-prise que d’accepter une telle décision. Les programmes sont déconnectés de l’Education Nationale puisqu’il n’y a pas de groupe classe et que l’élève apprend à son propre rythme. L’élève a un rôle central dans ses décisions sur sa propre expérience d’apprentissage.
Le regard de la société sur ce choix a été dur : les gens ne comprenaient pas ce choix qu’ils considéraient comme complètement fou voire inconscient. J’ai toujours supporté mon fils, sa situation faisait tellement écho à la mienne : comme lui, je faisais tout ce que j’aimais en dehors du cadre de mon travail, alors pourquoi ne pas lui donner la possibilité d’en faire autant ? Aujourd’hui Eliottt est épanoui et heureux. Il a créé son activité de magicien et est en train de concevoir un escape-game de sensibilisation à l’effondrement de la biodiversité.
Les entreprises commencent à comprendre que faire des choses qui ne font pas sens demande beaucoup plus d’énergie qu’avoir des activités qui nourrissent. Lorsqu’elles en ont la possibilité, elle laissent de l’espace à leurs collaborateurs pour qu’ils s’expriment dans les domaines qui les font vibrer.
Qu’as-tu mis en place côté mobilité ? Quelle est ta position sur le sujet des voyages en avion ?
VP - J’avais envie d’aller au travail en vélo, mais pas simple de passer à l’action. J’avais un collègue engagé qui allait au travail quotidiennement en vélo par tous les temps. Il m’a accompagnée. J’ai pris conscience des bénéfices du vélo : la joie de papoter dans un environnement hors des murs de l’entreprise, la sensation d’être en vacances (c’était le moment pendant lequel je faisais le plus de vélo), le sas de décompression entre le travail et la maison, la pratique d’une activité physique.
Côté professionnel, j’étais amenée à beaucoup me déplacer dans le grand-ouest. A l’époque, je ne me posais pas de questions, je prenais l’avion pour aller à Bordeaux, à Toulouse, c’était rapide. C’est en discutant avec mon fils que j’ai basculé sur le train. C’est peut-être plus long, mais c’est plus tranquille. Récemment, j’ai dû prendre l’avion pour aller en mission sur l’Ile de la Réunion. J’ai fait apparaître une compensation carbone sur mon devis de prestation.
D’une manière générale, je ne m’interdirai pas de prendre l’avion, je ne veux pas me couper du plaisir de la découverte du monde. Je m’interdis de partir à l’autre bout du globe pour bronzer. Si un jour je peux aller à la rencontre des indiens Kogis en Colombie, eh bien j’irai, en conscience. Je rêverais d’aller en Corse en transport collectif en voilier. Le trajet fait partie du voyage. C’est en voyageant en camping-car que nous avons réalisé que les vacances commencent dès que l’on monte à bord.
Et concernant la consommation en général ?
VP - Nous sommes des adeptes de la méthode BISOU. Pour chaque achat, nous essayons de nous questionner : à quel Besoin cet achat répond-il ? Est-ce que je peux ne pas me décider Immédiatement ? Est-ce que j’ai déjà un objet Semblable ? Quelle est l’Origine de ce produit ? Cet objet va-t-il m’être d’une Utilité primordiale ?
C’est ainsi que nous achetons l’essentiel de nos vêtements en seconde main. Nous pensons d’abord à réparer les objets avant de les changer. Nous achetons des smartphones reconditionnés. Ces nouveaux réflexes, nous les avons façonnés grâce à notre fils. Nous avons quarante ans de société de consommation à déconstruire. C’est un effort pour nous. Pour Eliott qui a grandi et s’est construit dans la conscience écologique, c’est naturel.
Et la santé ?
VP - La santé est pour moi un enjeu de transition fort car en ne prenant pas soin de notre corps et de notre santé, nous leur faisons mal comme nous faisons mal au monde. Suite à un asthme sérieux déclenché dans la petite enfance d’Eliott, j’ai décidé de le soigner avec de l’homéopathie, ce que j’ai continué de faire pour toute la famille. Je crois en une médecine hollistique qui anticipe les maux et engage à prendre soin de soi. Je suis en autonomie au niveau homéopathie et soins naturels pour tout ce qui concerne les petits bobos du quotidien. J’avoue être confrontée à mes limites dans mon traitement actuel d’un mélanome, mais j’ai décidé de prendre le meilleur de chaque médecine, conventionnelle et naturelle (naturopathie, énergétique, ostéopathie…).
Vous êtes en train de penser à l’habitat collectif pour votre logement. Cela consiste en quoi ?
VP - Dans la Drôme où nous avons déménagé il y a 18 mois, nous intégrons dans les prochaines semaines un habitat participatif constitué d’une douzaine de foyers, dans des maisons construites il y a 10 ans, avec des matériaux sains et naturels aux bonnes performances énergétiques. Un habitat collectif est un lieu où il y a de la coopération et de la mutualisation d’espaces communs, d’équipements comme des machines à laver, atelier de bricolage, chambres d’amis… Dans ce lieu par exemple, il y a un seul abonnement électrique pour les 12 familles. Nous serons détenteurs de parts sociales d’une SCI et aurons le droit de jouissance d’une maison (qui peut changer dans le temps, en fonction de nos besoins). Les terrains extérieurs appartiennent à l’ensemble des habitants. Lorsque de nouvelles familles postulent, l’ensemble du collectif doit être d’accord avec leur arrivée. C’est une remise en question totale de notre rapport à la propriété.
Est-ce que le dernier domaine que tu explores ne serait pas celui de l’entreprise ? Comment fais-tu entreprise ?
VP - Tout à fait. Je me sens en chemin dans la transition. Avec Happy & Cie je ne suis pas que dans l’économique. Je me libère du temps pour réfléchir, agir et décider en conscience de l’impact de mes actions sur le monde. Je suis en train d’expérimenter le ralentissement, ce qui n’est pas simple pour moi plutôt habituée à l’hyper-activité. Avec mon associée Marjorie, nous nous posons la question de demander pour nos prestations un paiement en conscience plutôt qu’imposé dans nos devis. Nous sommes des citoyennes et entrepreneures engagées. Nous nous impliquons sur nos territoires respectifs et incarnons en toute humilité la transition que nous souhaitons voir advenir.
Quel effet ressens-tu à mettre tout cela en place ?
VP - Je me sens bien car alignée avec mes valeurs, libre car moins dépendante d’un système que je ne cautionne pas. Avant je voulais convaincre à tout prix que mon chemin était celui qu’il fallait emprunter. Sans succès. Aujourd’hui, je fais. C’est en partageant humblement et généreusement mon expérience que les gens s’intéressent et ont envie de suivre leur propre chemin de transition.
Je pense que c’est ainsi que l’on réussira la transition. Ce n’est pas en pratiquant l’injonction à faire comme ci, en montrant du doigt ceux qui font comme ça. Qui aime qu’on lui impose ce qu’il doit faire en lui donnant des leçons ? C’est en faisant les choses ensemble et avec l’élan du coeur que l’on donne envie d’embarquer avec soi.
Moi aussi j’ai fait des choses qui n’avaient pas de sens. Alors pourquoi je jugerais ? C’est à chacun de faire son chemin à son rythme. Mettons l’énergie sur ce qui nous rassemble plutôt que sur ce qui nous divise.
Je retiens de ma rencontre avec Véronique que la transition est affaire de tous les domaines de la vie. C’est une aventure qui se vit ensemble, tout seul on s’épuise et on s’aigrit. C’est un chemin personnel qu’il nous appartient de découvrir, il n’existe pas une autoroute de la transition avec des panneaux pour indiquer la direction. C’est un parcours qui demande du lâcher-prise car il convient de lâcher nos anciennes habitudes, manières de penser et de faire. C’est une route qui demande du courage et de la détermination car le regard de la société est parfois cinglant sur celles.ceux qui sont en marge des récits dominants. C’est une véritable odyssée au cours duquel il ne faut pas oublier de se faire plaisir, car le plaisir, la joie, le rire, c’est la vie !

